Allongés sur le dos, côte à côte, au repos après d'intenses fééries corporelles. Il est tard. Très tard.
Elle - Quand tu auras apaisé tes angoisses, peut-être voudras-tu un enfant.
Moi - Je ne sais pas.
Elle - Je me dis que tu le savais quand tu m'as rencontré, l'âge que j'ai, où j'en suis sur ça.
Moi - Oui, je savais, mais je n'ai guère réfléchi. J'ai laissé parler mon coeur.
Est alors survenue une larme silencieuse. Puis une deuxième, sur l'autre oeil. Puis quelques autres larmes, toutes aussi silencieuses. Dans ma tête, mille choses. Des ventres ronds, ceux que j'ai pas produits, ceux que les autres ont produit là où je voulais le faire, la frustration, la douleur de n'avoir été père qu'une fois, la frustration, la douleur, de se dire qu'il est raisonnable de ne plus lancer de travaux en ce domaine, tant l'entreprise est éprouvante et tant elle dépasse, probablement, mes capacités. La frustration, la douleur de n'avoir pas compris ce qui m'arrivait. L'aventure des femmes. La douleur d'un viol de soi par un autre, à travers une femme qu'on a tant aimée. Et qu'il ne fallait pas accompagner vers la maternité (tabula rasa, n'est-ce pas, Ubu?).
Moi - Je pleure.
D'abord, c'est le silence et le calme dans un corps qui n'a pas encore été submergé. Qui ne s'attend à rien. Qui pense qu'on va passer à autre chose. Puis mon corps se met à remuer. La poitrine enfle, se désemplit, enfle, se désemplit. Elle est peu à peu parcourue de soubresauts. De tremblements. Les larmes accélèrent leur chute.
Moi - Je me rappelle mon grand-père, qui a perdu son unique fils, d'une morsure de serpent, très jeune. Et qui m'a parlé de ça quand A. a été malade. Il disait "Ce sont ceux qui en veulent le plus [des enfants] qui n'en ont pas". Il était au bord des larmes. Il était sans doute ému et jaloux, à la fois, que nous disposions d'un traitement pour la grave maladie d'A., lui qui avait été impuissant face à l'erreur médicale qui a précipité le destin de son enfant.
Elle - Tu penses à la maladie d'A. ?
Moi - Je ne sais pas.
Cette fois, la pleuraison est partie. Les tremblements sont devenus des hoquets. Les larmes devenues des rivières. Je pleure abondamment, comme un bébé, comme un orage d'été. Je pleure. Elle me prend dans ses bras.
Moi - Je ne sais pas ce qui m'arrive.
Elle - Ce n'est rien. Ce n'est rien.
Je pleure dix minutes ainsi, parcouru de hoquets. Les larmes ont atteint ses épaules. Je suis totalement abandonné à elle, qui ne comprend sans doute pas tout, mais avec qui je peux être moi-même, et qui m'accepte tel que je suis.
Ensuite, le soulagement. Je n'ai pas de mots pour décrire, pour expliquer mon émotion. Elle ne m'en demande pas. Nous parlons encore, d'autres choses, puis le sommeil vient. Il est tard. Très tard.
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